31/12/2004
L’énergie de se battre pour seul héritage
Dans la nuit du 6 au 7 novembre, Marc Balzer et sa femme ont tout perdu. Leur hôtel de Sassandra, l’Océane Lodge, construit il y a à peine trois ans, leurs économies, leurs effets personnels. Mais bien plus encore c’est en quelques heures une part de leur histoire personnelle qui s’est envolée en cendres. Une part de leur rêve ivoirien, un bout de cette société à laquelle ils pensaient appartenir. Dans laquelle ils pensaient avoir trouvé leur place. «Après qu’un ami ivoirien nous a prévenu par téléphone qu’on ‘parlait mal des blancs’ en ville, nous avons décidé, avec ma femme de dormir à l’hôtel, pour rester avec les clients. » A cas où… Nouveau coup de téléphone à 1h30 du matin. Une autre connaissance est au bout du fil : « Partez vite. Ils arrivent. Ils vont tout piller. Tout brûler.» «Cloué au sol», «paniqué», le couple prévient dans l’urgence les clients de l’hôtel, prend ce qu’il trouve à porté de main, dans l’obscurité, les assaillants aillant déjà coupé l’électricité. Marc Balzer aura tout juste le temps de croiser ses agresseurs : «Ils étaient plusieurs centaines, scandaient des cris de guerre. Armés de bâtons et autres ustensiles, ils ont commencé à s’en prendre à la voiture. J’ai pris ma femme par la main, essayé de regrouper les clients mais beaucoup avaient déjà fui de leur côté».
De l’extrémité de la plage attenante à l’établissement où il s’était réfugié avec quelques clients, le couple d’hôteliers verra quelques instants plus tard les flammes embraser leur rêve ivoirien. « Vers 6h00 du matin, n’entendant plus de bruit, nous nous sommes discrètement rendus à l’hôtel. Il était réduit en cendres. » Une vision «d’horreur». La nuit, Marc Balzer avait appelé le préfet de Sassandra pour l’avertir de la situation. Celui-ci lui avait promis d’envoyer des soldats pour le protéger. Ceux-ci vinrent... Mais pour grossir les rangs des casseurs. Ironie du sort, c’est dans la maison de ce même représentant de l’Etat ivoirien que le petit groupe
trouvera refuge le dimanche matin. La situation ne manquait pas d’ironie glaciale : les forces de sécurité qui les protégeaient désormais étaient les mêmes que celles qui les avaient pillé quelques heures plus tôt. La situation était d’autant plus précaire que dans l’après midi, déjà, la milice se regroupait aux grilles de la maison préfectorale pour demander «la tête des blancs». «A ce moment là, rien ne nous disait que le préfet n’allait pas nous livrer.» Dans l’impossibilité d’être secourue par des troupes françaises débordées par l’ampleur des événements sur Abidjan, le groupe réussira néanmoins à s’envoler pour la capitale et à rejoindre le BIMA, grâce au concours d’un ami, propriétaire d’un petit avion de tourisme. Un exode en plusieurs convois, en plusieurs étapes, l’avion ne pouvant accueillir l’ensemble du groupe. Dernier « geste » du préfet avant le départ, celui-ci consentira à les escorter lui-même jusqu’à l’aérodrome afin de les protéger des miliciens.
Une autre solution aurait été de partir en direction d’Accra, au Ghana. Mais la réponse des services consulaires fut cinglante : «Comprenez-nous bien. Si vous n’avez pas de papiers, c’est que vous n’êtes pas en règle.» Effaré par cette réaction, Marc Balzer demande à son interlocutrice si elle est au courant de ce qui se passe. Si elle se rend compte que le premier réflexe d’une personne menacée n’est pas de chercher ses papiers dans un tiroir avant de fuir mais bel et bien se sauver sa vie et celle de ses proches. Sourd à ces arguments, la fonctionnaire française restera inflexible. La suite de l’histoire, se passera donc sur Abidjan. Puis à Paris, via un vol d’urgence affrété le mercredi par les autorités françaises. «Arrivés sur place des couvertures de survie, des vêtements, des chaussures, de la nourriture, des guichets de formalités, une enveloppe de départ de 150 euros et une carte téléphonique nous attendaient. Tout était extrêmement bien organisé. Il y a avait même plus de gens pour nous aider que de rapatriés. Mais en même temps, c’est là que vous prenez une claque, que vous vous dites que vous êtes vraiment SDF.» Le lendemain, le couple prend la direction de Strasbourg, sa ville d’origine. Aidé par des amis, il essaie, avec ses deux enfants à charge, de reprendre pieds entre des dettes qui continuent à s’accumuler et un outil de travail disparu. Ce qui lui reste ? L’envie de survivre à un conflit qui n’est ni le sien ni celui d’une large majorité d’Ivoiriens avec lesquels il garde un contact régulier et qui tentent tant bien que mal de s’en sortir dans un pays économiquement sinistré.
C’est dans cet esprit que Marc Balzer a crée avec d’autres rapatriés l’Adesci, l’Association de défense des entreprises sinistrées de Côte d’Ivoire, dont l’objectif est de fédérer l’ensemble des entreprises concernées en vue d’obtenir des Etats ivoirien et français et de la communauté internationale une prise de conscience et de responsabilité face à la gravité des dommages subis. D’établir le contact entre les membres de l’association et les administrations. Et d’informer l’opinion publique de l’évolution du dossier. Car rien n’est simple aujourd’hui, comme ces fameux cinq millions d’aide annoncés. Selon les interlocuteurs, tantôt il s’agit d’argent déjà dépensé, tantôt d’argent frais. Aucune réponse claire et précise n’est apportée sur le sujet. D’après un fonctionnaire que nous avons contacté au Quai d’Orsay, les 5 millions annoncés en novembre et décembre seraient les mêmes. Mais ils viendraient s’ajouter aux 4,8 millions déjà dépensés en frais de rapatriement et d’aide de première urgence. D’autres sources nous indiquent qu’il n’en est rien. Qui croire, que penser ? Marc Balzen n’en sait rien. «Tout ce que je sais est que l’ensemble des rapatriés attendent ces fonds. Au niveau de l’association des entreprises sinistrées en Côte d’Ivoire, on se bat, entre autres pour cela. Tout ce qui nous reste c’est l’énergie pour se battre. On n’a plus rien à perdre.» Seule reste donc la certitude que l’Adesci ne lâchera pas prise.
Par Christophe Nonnenmacher - Vivre à l'étranger - N°97 janvier 2005
03:50 Publié dans articles | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note


Commentaires
Ps mal le nouveau look...On en est dépaysé. Bonne Année Christophe. Prends soin de toi et de ceux qui te sont chers. Excellente carrière aussi:tu le mérites. travail, compéence et talent: reçois les hommages d'un vieux clown de l'info et d'un fou de l'actualité...non pour ce qu'elle est mais pour ce qu'elle signifie.Amitié.
Ecrit par : daniel | 31/12/2004
Que dire de plus sinon merci pour tous ces compliments de la part d'un apprenti clown. Excellente année 2005.
Christophe
Ecrit par : Christophe | 31/12/2004
Les commentaires sont fermés.