31/12/2004

L’énergie de se battre pour seul héritage

Dans la nuit du 6 au 7 novembre, Marc Balzer et sa femme ont tout perdu. Leur hôtel de Sassandra, l’Océane Lodge, construit il y a à peine trois ans, leurs économies, leurs effets personnels. Mais bien plus encore c’est en quelques heures une part de leur histoire personnelle qui s’est envolée en cendres. Une part de leur rêve ivoirien, un bout de cette société à laquelle ils pensaient appartenir. Dans laquelle ils pensaient avoir trouvé leur place. «Après qu’un ami ivoirien nous a prévenu par téléphone qu’on ‘parlait mal des blancs’ en ville, nous avons décidé, avec ma femme de dormir à l’hôtel, pour rester avec les clients. » A cas où… Nouveau coup de téléphone à 1h30 du matin. Une autre connaissance est au bout du fil : « Partez vite. Ils arrivent. Ils vont tout piller. Tout brûler.» «Cloué au sol», «paniqué», le couple prévient dans l’urgence les clients de l’hôtel, prend ce qu’il trouve à porté de main, dans l’obscurité, les assaillants aillant déjà coupé l’électricité. Marc Balzer aura tout juste le temps de croiser ses agresseurs : «Ils étaient plusieurs centaines, scandaient des cris de guerre. Armés de bâtons et autres ustensiles, ils ont commencé à s’en prendre à la voiture. J’ai pris ma femme par la main, essayé de regrouper les clients mais beaucoup avaient déjà fui de leur côté».

De l’extrémité de la plage attenante à l’établissement où il s’était réfugié avec quelques clients, le couple d’hôteliers verra quelques instants plus tard les flammes embraser leur rêve ivoirien. « Vers 6h00 du matin, n’entendant plus de bruit, nous nous sommes discrètement rendus à l’hôtel. Il était réduit en cendres. » Une vision «d’horreur». La nuit, Marc Balzer avait appelé le préfet de Sassandra pour l’avertir de la situation. Celui-ci lui avait promis d’envoyer des soldats pour le protéger. Ceux-ci vinrent... Mais pour grossir les rangs des casseurs. Ironie du sort, c’est dans la maison de ce même représentant de l’Etat ivoirien que le petit groupe trouvera refuge le dimanche matin. La situation ne manquait pas d’ironie glaciale : les forces de sécurité qui les protégeaient désormais étaient les mêmes que celles qui les avaient pillé quelques heures plus tôt. La situation était d’autant plus précaire que dans l’après midi, déjà, la milice se regroupait aux grilles de la maison préfectorale pour demander «la tête des blancs». «A ce moment là, rien ne nous disait que le préfet n’allait pas nous livrer.» Dans l’impossibilité d’être secourue par des troupes françaises débordées par l’ampleur des événements sur Abidjan, le groupe réussira néanmoins à s’envoler pour la capitale et à rejoindre le BIMA, grâce au concours d’un ami, propriétaire d’un petit avion de tourisme. Un exode en plusieurs convois, en plusieurs étapes, l’avion ne pouvant accueillir l’ensemble du groupe. Dernier « geste » du préfet avant le départ, celui-ci consentira à les escorter lui-même jusqu’à l’aérodrome afin de les protéger des miliciens.

Une autre solution aurait été de partir en direction d’Accra, au Ghana. Mais la réponse des services consulaires fut cinglante : «Comprenez-nous bien. Si vous n’avez pas de papiers, c’est que vous n’êtes pas en règle.» Effaré par cette réaction, Marc Balzer demande à son interlocutrice si elle est au courant de ce qui se passe. Si elle se rend compte que le premier réflexe d’une personne menacée n’est pas de chercher ses papiers dans un tiroir avant de fuir mais bel et bien se sauver sa vie et celle de ses proches. Sourd à ces arguments, la fonctionnaire française restera inflexible. La suite de l’histoire, se passera donc sur Abidjan. Puis à Paris, via un vol d’urgence affrété le mercredi par les autorités françaises. «Arrivés sur place des couvertures de survie, des vêtements, des chaussures, de la nourriture, des guichets de formalités, une enveloppe de départ de 150 euros et une carte téléphonique nous attendaient. Tout était extrêmement bien organisé. Il y a avait même plus de gens pour nous aider que de rapatriés. Mais en même temps, c’est là que vous prenez une claque, que vous vous dites que vous êtes vraiment SDF.» Le lendemain, le couple prend la direction de Strasbourg, sa ville d’origine. Aidé par des amis, il essaie, avec ses deux enfants à charge, de reprendre pieds entre des dettes qui continuent à s’accumuler et un outil de travail disparu. Ce qui lui reste ? L’envie de survivre à un conflit qui n’est ni le sien ni celui d’une large majorité d’Ivoiriens avec lesquels il garde un contact régulier et qui tentent tant bien que mal de s’en sortir dans un pays économiquement sinistré.

C’est dans cet esprit que Marc Balzer a crée avec d’autres rapatriés l’Adesci, l’Association de défense des entreprises sinistrées de Côte d’Ivoire, dont l’objectif est de fédérer l’ensemble des entreprises concernées en vue d’obtenir des Etats ivoirien et français et de la communauté internationale une prise de conscience et de responsabilité face à la gravité des dommages subis. D’établir le contact entre les membres de l’association et les administrations. Et d’informer l’opinion publique de l’évolution du dossier. Car rien n’est simple aujourd’hui, comme ces fameux cinq millions d’aide annoncés. Selon les interlocuteurs, tantôt il s’agit d’argent déjà dépensé, tantôt d’argent frais. Aucune réponse claire et précise n’est apportée sur le sujet. D’après un fonctionnaire que nous avons contacté au Quai d’Orsay, les 5 millions annoncés en novembre et décembre seraient les mêmes. Mais ils viendraient s’ajouter aux 4,8 millions déjà dépensés en frais de rapatriement et d’aide de première urgence. D’autres sources nous indiquent qu’il n’en est rien. Qui croire, que penser ? Marc Balzen n’en sait rien. «Tout ce que je sais est que l’ensemble des rapatriés attendent ces fonds. Au niveau de l’association des entreprises sinistrées en Côte d’Ivoire, on se bat, entre autres pour cela. Tout ce qui nous reste c’est l’énergie pour se battre. On n’a plus rien à perdre.» Seule reste donc la certitude que l’Adesci ne lâchera pas prise.

Par Christophe Nonnenmacher - Vivre à l'étranger - N°97 janvier 2005

27/12/2004

La Chine part à la conquête du monde

Déjà remarquée en 2003 pour son agressivité sur le marché international - 7470 sociétés chinoises avaient investi 33 milliards de dollars dans plus de 160 pays et territoires – la Chine multiplie aujourd’hui les opérations d’acquisition à grande échelle. Fin octobre, SAIC, le premier constructeur automobile chinois, s’emparait ainsi, pour 500 millions de dollars, de 48,9 % du constructeur de 4x4 sud-coréen Ssangyong. TCL. Quelques mois plus tôt, le deuxième fabricant chinois de téléphones portables, fusionnait sa branche téléviseurs et lecteurs de DVD avec Thomson. Également en pleine expansion, le géant chinois de l'électroménager Haier est en passe de devenir l’une des marques incontournables sur le marché occidental. Également omniprésent sur les marchés miniers (zinc, nickel, etc.) et énergétiques, Pékin, via la China National Offshore Oil Corporation (CNOOC), a également, depuis le rachat, en 2002, de Repsol Indonesia pour 585 millions de dollars, pris la place de premier producteur de pétrole offshore d'Indonésie. Encouragée par Pékin, cette stratégie d’expansion des groupes nationaux devrait très prochainement prendre une ampleur grandissante, le gouvernement chinois ayant récemment annoncé des mesures pour faciliter les investissements de ses entreprises à l'étranger.

16/12/2004

Un Français sur quatre surévalue son niveau linguistique

On s’en doutait depuis un bon moment, mais l’étude réalisée par Accountemps Intérim, filiale de Robert Half International Inc., spécialisée dans le recrutement temporaire en comptabilité, finance et banque, conduite auprès de 1 450 responsables des ressources humaines et directeurs financiers dans huit pays (*) officialisé la chose. Oui, les Français sont des grands bluffeurs, 23 % d’entre eux surévaluant leur maîtrise des langues étrangères. Raison de cette tricherie, le besoin de se valoriser sur un marché où la maîtrise des langues étrangères, bien qu’essentielle, n’est pas une qualité reconnue des diplômés issus de l’éducation nationale française. Plus inquiétant, 33,9 % des responsables des ressources humaines et des directeurs financiers interrogés estiment que les postulants tendent également à embellir leur parcours professionnel et à s’octroyer des responsabilités qu’ils n’ont jamais véritablement exercées. Néanmoins, la palme du bluff revient en ce domaine non plus aux Français mais bien aux Anglais et aux Irlandais qui, pour la moitié d’entre eux, exagèrent quelque peu leurs fonctions antérieures. Ouf ! L’honneur est sauf.

Dormir ou travailler, les Européens peinent à choisir

Selon une récente étude publiée par le site de recherche d’emploi en ligne Monster, un Européen sur quatre s’endormirait sur son lieu de travail. Réalisée au printemps dernier auprès de 21 489 utilisateurs du réseau européen de Monster, l’enquête brise également certains clichés. Non, Italiens, Grecs et Espagnols ne seraient pas les bonnets d’âne. En fait, contre toute attente, les Irlandais (40 %) et les Anglais (35 %) seraient les moins consciencieux, tout du moins les plus sujets à l’endormissement. À titre de comparaison, seuls 27 % des Français et 18 % des Italiens sondés reconnaissent s’être endormis dans de telles circonstances. Quant aux lieux de « repos » choisis par les salariés, ceux-ci vont des plus classiques, dans leur bureau ou en réunion (9 % des Anglais et 8 % des Suédois) – aux plus insolites comme les toilettes, particulièrement appréciées pour leur confort par les Irlandais et les Français (respectivement 8 % et 7 %).

05/12/2004

Cerveaux et politiques russes fuient la réalité

tourisme_1.jpgPar Christophe Nonnenmacher - Vivre à l'étranger - 3 décembre 2004

La fuite des cerveaux frappe-t-elle oui ou non de plein fouet la Russie ? Non, si l’on en croit les propos tenus par le ministre russe de l'Éducation et de la Recherche Andreï Foursenko, lors d’un récent séminaire international consacré à la gestion de la carrière scientifique et à la mobilité académique entre la Russie et l'Union européenne. « Les bruits sur le danger de fuite des cerveaux de Russie sont aujourd'hui exagérés, indique-t-il. Ce à quoi nous assistons est une migration naturelle de chercheurs russes à l'étranger. » Rien d’autre donc. A ceci près que la suite de ses déclarations laisse perplexe : « Le problème consiste uniquement à faire en sorte que ce mouvement se fasse dans les deux sens : le retour de nos chercheurs et l'arrivée de chercheurs étrangers en Russie »… Comprendre, il n’y a pas de fuite massive des cerveaux, mais ceux qui partent à l’étranger ou dans le secteur privé ne sont pas remplacés… Le malaise qui s’en dégage est d’autant plus palpable que, selon l’agence de presse russe RIA-Novosti, la fuite des cerveaux russes serait, pour ces quinze dernières années, « évaluée de quelques dizaines à plusieurs centaines de milliers de chercheurs », confirmant ainsi l’hémorragie contestée par le gouvernement local. Plus précis encore, un sondage mené par le Système d'information Science et Innovation indiquait récemment qu’à la question de savoir si la fuite des cerveaux s'est réduite ces dernières années, 36% des personnes interrogées ont répondu par l'affirmative et 55% par la négative. Pis, à la question « Les scientifiques qui ont quitté le pays dans les années 1990 retournent-ils en Russie? », 87% ont répondu par la négative…

01/12/2004

Les moutons noirs restent mais le loup veille

barroso_borrel.jpgPar Christophe Nonnenmacher - L’Européenne de Bruxelles – édition du 25 novembre 2004

Jeudi 18 novembre au soir, Jose Manuel Barroso pouvait enfin souffler. Après trois semaines de bras de fer avec le Parlement, le nouveau président désigné de la Commission obtenait – enfin –, avec le soutien de 449 eurodéputés, l’adoubement de son équipe. Mais que ce fut dur ! Et ce n’est sans doute pas fini…

Déjà invité à se soumettre au test parlementaire le 27 octobre dernier, l’ancien premier ministre portugais avait alors dû faire marche arrière, la perspective de voir l’ancien eurodéputé italien Rocco Buttiglione, homophobe et fervent partisan d’une égalité hommes-femmes digne des récits les plus sordides du XIXème siècle, rejoindre la commission de la Justice de la Sécurité et des Libertés, soulevant alors l’ire des élus européens et menaçant par ricochet de désavouer d’entrée l’ensemble de la nouvelle Commission.

Particulièrement remonté, l’ancien journaliste vedette français Jean-Marie Cavada, aujourd’hui membre du groupe libéral et démocrate du Parlement, ne mâchait d’ailleurs pas ses mots : « L’homosexualité discriminatoire de M. Buttiglione et sa conception des femmes reléguées à la procréation – comme si ce n’était pas l’affaire de deux personnes – sont choquantes et le disqualifient à ce poste. Avec de telles conceptions, comment ensuite prôner l’égalité entre hommes et femmes dans le travail ! » Trois semaines plus tard, exit donc Buttiglione, remplacé pour l’occasion par l’ancien ministre italien des affaire étrangères Franco Frattini.

Egalement décrié, le Hongrois Laszlo Kovacs qui, si l’on en croit encore les propos du même Jean-Marie Cavada, « ne fait aucune distinction entre une centrale électrique, hydroélectrique et nucléaire », passe, après une seconde audition jugée « plus convaincante » par les eurodéputés, de l’Energie à la Fiscalité et à l’Union douanière.

Véritable brouillamini politique, ce très médiatique jeu de chaises musicales s’apparente indéniablement à une victoire sur le long terme d’une assemblée que l’on disait fragilisée et sans grande influence. Or, force est de constater que si certains « moutons noirs » de la première heure ont survécu à l’épreuve du feu imposée par le Parlement, ce dernier a très clairement défini la ligne jaune à ne pas franchir.

En charge de la DG concurrence, la Néerlandaise Neelie Kroes, soupçonnée de liens trop prononcées avec les milieux d’affaire et de n’être rien d’autre qu’une « machine à fabriquer des conflits d'intérêt », garde son fauteuil mais fait déjà l’objet d’une vigilance particulière. Egalement sous observation, le Français Jacques Barrot, commissaire aux transports, auquel les parlementaires reprochent vivement de ne pas avoir fait état de ses antécédents judiciaires, quand bien même aurait-il été amnistié dans l’affaire du financement de son ancien parti, le Centre des démocrates sociaux (CDS).

Adoubée, la Commission Barroso pourrait ne pas tenir compte de ces reproches. A ceci près qu’en montrant les dents au cours de ces trois dernières semaines, les eurodéputés sont parvenus à faire passer un message essentiel : « Le Parlement n’est pas qu’une simple caisse enregistreuse et ne manquera de ressortir la hache de guerre si besoin est… ». Principale arme avancée, une simple résolution demandant à ce que l’institution législative puisse révoquer ultérieurement les commissaires non plus uniquement dans leur ensemble, comme le prévoient les textes communautaire, mais individuellement. Trois semaines en arrière, cette déclaration de bonnes intentions en aurait fait sourire plus d’un, président de la Commission et chefs d’Etat et de gouvernement en tête. Aujourd’hui, la donne est tout autre : s’il était amené à demandé la tête de l’un des moutons noirs de la Commission et qu’il ne l’obtenait pas, il s’en faudrait de peu pour que le Parlement ne révoque en bloc une Commission qui ne doit sa nomination qu’à l’indulgence du jury populaire. Barroso le sait et les eurodéputés ne manqueront pas de lui rappeler si besoin était.

En clair, les rapports de pouvoir changent. Au profit du Parlement ? Incontestablement. Au détriment de la Commission ? Pas vraiment. S’ils la jouent finement, le président Barroso et ses collègues pourront même revendiquer une légitimité démocratique plus grande que ce ne fut le cas par le passé. En réalité, les grands perdants sont les vingt-cinq gouvernements nationaux qui, même s’ils ont pour l’essentiel sauvé les apparences, auront été contraints, au cours de ces semaines cruciales, d’admettre que la logique gouvernementale empreinte de suffisance aurait à l’avenir à composer avec les desideratas des élus du… peuple européen. Ce qui, dans la perspective – même lointaine - du taux de participation aux prochaines élections européennes, est déjà en soi une retombée positive de ce bras de fer.

22/11/2004

La carte européenne est-elle crédible en Côte d'Ivoire ?

pe_cote_ivoire.jpgPar Christophe Nonnenmacher - Vivre à l'étranger & Africa International - 22 novembre 2004

Bruxelles, où est-tu ? Pas loin, si l’on se fie à la résolution adoptée par le Parlement européen sur la situation en Côte d’Ivoire. Très loin, si l’on prend en compte l’incapacité chronique des Européens à parler d’une seule et même voix. A mi-distance, Paris s’enlise et Washington marque des points.

L’Union européenne doit-elle reprendre le flambeau en Côte d’Ivoire ? Pour l’eurodéputé démocrate-chrétien Philippe Morillon, cela ne fait aucun doute. « Les événements de Côte d'Ivoire n’auraient pas donné lieu aux procès de néo-colonialisme fait à la France si Paris avait eu ‘le réflexe Licorne’. Les accords bilatéraux, les soutiens de l'OUA et de l'Onu à cette opération n'étaient pas et ne sont pas incompatibles avec une européanisation de l'intervention des militaires français. » Suivi dans son raisonnement par l’ensemble des eurodéputés – à l’exception des nationalistes et des souverainistes – le général français gagnait une première bataille sur le dossier : jeudi 18 novembre, le Parlement de Strasbourg adoptait une résolution appelant les Etats membres de l'Union à « s'impliquer activement dans le soutien de la mission de maintien de la paix assurée par les Nations unies et la France ». En somme, si la présence de Paris et de l’Onu se justifie à Abidjan, le retour au calme dépendrait à l’en croire d’une européanisation de la coalition présente sur place. « Le fait est que nous déplorons que la volonté légitime de la France et des Nations unies de réagir et de mettre un terme aux exactions commises prennent parfois une forme arrogante et paternaliste, analyse Marie-Hélène Aubert, membre écologiste français de la commission des Affaires étrangères du Parlement. Perçue comme néo-coloniale, cette attitude alimente en en effet le fanatisme nationaliste et xénophobe. »

Des chances d’intervention très maigres

Seule ombre au tableau, le texte voté par les eurodéputés ne dépasse pas le cadre de la simple résolution, donc des bonnes intentions. Et pour cause : défense et politique étrangères restent, dans la pratique, une prérogative exclusive des Etats membres. Certes, l’Union dispose d’un Haut représentant à la PESC et d’un commissaire aux relations extérieures mais si Paris et Londres – seuls pays membres de l’Union à disposer des moyens suffisants à lancer une opération militaire extérieure - ne s’entendent pas sur ce point, l’Europe risque, au mieux, de bricoler, voire de regarder – impuissante- la situation se dégrader. Et, en l’état, force est d’avouer que les chances d’intervention britannique en Côte d’Ivoire sont très maigres, Londres n’ayant que peu d’intérêt à s’avancer sur le terrain ivoirien alors qu’elle peine déjà à se sortir du bourbier irakien. Quant à la Belgique – l’un des rares autres Etats membres a disposer encore d’un semblant de politique africaine – celle-ci pourrait suivre et faire office de solution de « sauvetage ». Mais, là encore, un problème se pose : son image en Afrique n’y est guère plus flatteuse que celle d’une France, dont on ne sait par ailleurs si elle serait véritablement désireuse de partager son pré carré…

Partie d’échecs transatlantique

En fait, la seule approche « réaliste » consisterait, comme le propose le texte parlementaire, à ce que le Conseil soutienne « le déploiement de forces de paix de l'Union africaine, dans le cadre de la facilité d'appui au maintien de la paix du Fonds européen de développement (Fed) » A défaut de crédibiliser l’Europe comme acteur politique majeur dans la région, celle-ci aurait au moins le mérite de ne pas exacerber les tensions et de soutenir les Etats africains dans leur volonté de prendre le problème à bras le corps … tout en préservant une certaine visibilité européenne sur la scène régionale. Car, une autre partie d’échecs se joue déjà en coulisses. Laurent Gbagbo dissimule en effet de moins en moins ses amitiés avec Washington. Tout du moins avec les évangélistes américains, proches de George W. Bush et de…Simone Gbagbo, sa femme, dont certains lui prêtent l’intention de lui succéder. Ce rapprochement entre les deux pays pourrait à n’en point douter bouleverser les relation eurafricaines. Principale porte d’entrée française sur l’Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire joue à ce titre un rôle déterminant dans la conduite des affaires étrangères française et – par ricochet – européenne. Si Abidjan « tombe », Paris et Bruxelles y perdraient donc très vraisemblablement en influence sur la scène internationale. Mais également d’un point de vue économique. Car en cas de blocage durable du port d’Abidjan, principal point de desserte locale en matière d’approvisionnement, c’est l’ensemble de l’économie régionale qui se retrouverait menacée. A titre d’exemple, le Mali serait complètement coupé du monde, privé de toute voie d’accès pour ses acheminements en matériaux, denrées alimentaires et autres équipements nécessaires à son développement.

Malaise des Vingt-cinq

Contourner l’obstacle par Dakar ou par voie aérienne est possible. Mais qui en paiera le coût supplémentaire si ce n’est l’Union au travers du Fed ? A défaut, tous les efforts entrepris ces dernières années par l’Europe pour soutenir l’émancipation d’un marché local, vital à la stabilisation géopolitique de l’Afrique occidentale, auront été vains. Cette réalité, la Commission Barroso nouvellement élue ne pourra pas l’ignorer lors de la prochaine réévaluation à mi-parcours du Budget du Fed. Sauf surprise ou intervention politique efficace des Européens, nul doute que l’Union sera amenée à accorder une rallonge aux Etats limitrophes. Le malaise est d’ailleurs palpable du côté des Vingt-cinq, « emprisonnées » entre leur incapacité chronique à intervenir conjointement sur la scène diplomatique et leur souci de ne pas abandonner la France dans un conflit qui pourrait bien tourner à leur désavantage. A moins que l’Union, comme le demande le Parlement, ne décide de « de s'attaquer aux causes profondes de la crise, notamment dans le domaine économique et social » et définisse – enfin - une véritable politique d’action d’aide au développement, flexible et concertée avec l’ensemble des acteurs régionaux. Mais pour cela, faut-il encore que la situation s’apaise sur le terrain et que l’Assemblée parlementaire UE-ACP, réunie cette semaine à la Haye « ne se contente pas, pour reprendre les termes de Marie-Hélène Aubert, de se lamenter et de voter des résolutions en papier ».

19/11/2004

Le Parlement européen se saisit du dossier ivoirien

Par Christophe Nonnenmacher - Vivre à l'étranger - 19 novembre 2004

morillon.jpgL’ancien général français et député européen depuis 1999 qu’est Philippe Morillon n’en démord pas : « Les événements de Côte d'Ivoire n’auraient pas donné lieu aux procès de néo-colonialisme fait à la France si Paris avait eu ‘le réflexe Licorne’. Les accords bi-latéraux, les soutiens de l'OUA et de l'ONU à l'Opération Licorne n'étaient pas et ne sont pas incompatibles avec une européanisation de l'intervention des militaires français. » Nul doute pour lui : ce n’est pas à la France d’intervenir à Adidjan mais à l’Europe tout entière. Faisant écho à cette analyse, les groupes Verts/ALE, PSE, GUE/NGL, ALDE et PPE-DE on obtenu aujourd’hui le vote d’une résolution parlementaire sur la Côte d’Ivoire, invitant notamment les Etats membres de l'Union à s'impliquer activement dans le soutien de la mission de maintien de la paix assurée par l'ONU et la France.

18/11/2004

Les Européens bloggent à part

internet.jpgPar Christophe Nonnenmacher - Europeplusnet.info - 18 novembre2004

Réellement apparus en France depuis cette année, les « blogs » montent en puissance. Parmi les bonnes surprises, plusieurs sont déjà consacrés à l’Europe et le phénomène ne fait visiblement que commencer.

Encore peu connus en France, le nombre de « blogs » (comprenez carnet personnel en ligne ou journal sur le Web, faussement francisé en jou-eb), a littéralement explosé à l’échelle internationale. « On en dénombre plus de 4 millions d’actifs dans le monde et ce chiffre double tous les 5 mois. », explique Loïc Lemeur, figure emblématique de la nouvelle économie et actuel PDG de Typepad. « Un nouveau weblog se crée toutes les 7 secondes ! », complète Philippe Pinault, fondateur de BlogSpirit.com, l’une des principales plateformes du secteur. « Historiquement, les premiers blogs se composaient de listes de liens commentés. Puis apparurent des sortes de journaux intimes, publiés sur le Web, expliquent Emily Turrettini et Cyril Fievet, auteurs de « Blog Story, le premier livre français consacré aux blogs ». « Créés par de simples internautes, ils se composaient d’entrées rédigées au gré des humeurs, faisant état de la vie privée de leurs auteurs ou des réactions de ceux-ci à leur environnement. Mais le concept s’est ensuite élargi et on trouve aujourd’hui des blogs de toute nature. » C’est dans ce contexte que les euroblogs sortent doucement du réseau.

« Raconter au jour le jour ce qui se passe »

Parmi les premiers à se lancer dans l’aventure, l’eurodéputé vert français, Alain Lipietz. « L’expérience du blog de ma campagne européenne, riche et contradictoire, m’a appâté. J’ai besoin de pouvoir raconter au jour le jour ce qui se passe, mes impressions, sans écrire nécessairement tout un article digne des rubriques traditionnelles de mon site », explique-t-il. Egalement dans la course, un autre Français, Dominique Strauss-Kahn, « socialiste présidentiable en 2007 ». « J’ai créé ce blog pour en faire un espace d’échanges autour de mes idées et de mes projets, dialoguer directement avec tous ceux qui veulent participer au débat public [sur l’Europe]. » Un souci que partagea également le candidat Michel Rocard durant sa campagne européenne en Rhône-Alpes, en juin dernier. A droite, pas grand-chose, si ce n’est Alain Lamassoure dont le site Web n’est guère éloigné du blog, avec explications de texte régulières de son action au sein du Parlement européen, de ses envies et frustrations légitimes quant à l’avancée de l’Union. La frontière est d’ailleurs parfois mince entre les weblogs, version « carnet personnel », et les sites d’opinions et d’analyses. Ainsi, café Babel, rassemble les points de vue d’étudiants de « l’eurogénération », qui débattent entre eux de sujets politiques, tandis que Newropeans magazine, fédère un vaste réseau transeuropéen d’analystes et d’experts, appartenant à la « génération des Européens nés après le Traité de Rome » ; même stratégie pour les deux réseaux associatifs : grâce à Internet, porter d’emblée le débat européen dans sa dimension transnationale et s’affranchir des contraintes des médias et partis politiques nationaux. Quand on parle de frontières...

« Rendre le débat européen accessible au plus grand nombre »

Président du Parlement européen des jeunes, Laurent Delporte n’est pas à proprement un politique. Plutôt un militant actif de la cause communautaire. Son « Euroblog » n’a rien d’une lubie. « Je suis parti de plusieurs constats, confie-t-il. Tout d’abord, je reçois quotidiennement de nombreux courriels par jours (entre 50 et 80 en moyenne) où l’on me pose souvent les mêmes questions. ‘Où puis-je trouver telle information sur l’Europe ? Comment puis-je mettre en place tel ou tel projet ? Quel est le rôle du Parlement européen par rapport à la Commission européenne ? Quel est le but de la Stratégie de Lisbonne ? Quelle association puis-je contacter pour participer à un programme de volontariat ? Quel est le nombre d’étoiles sur le drapeau européen ?’ Je réponds à chaque fois et je me suis aperçu que mes réponses pourraient intéresser d’autres personnes. » Autre source de motivation, la volonté de rendre le débat européen accessible au plus grand nombre : « En ce moment, poursuit-il, les discussions sur la candidature de la Turquie ou sur la Constitution reviennent souvent. Ce n’est pas toujours évident de se souvenir de telle ou telle information, de telle ou telle adresse, de courriel, ou liens etc... C’est pour ces raisons que j’ai souhaité ouvrir ce blog, ce nouveau média, pour partager en permanence tous ces sujets qui me tiennent à cœur. »

« Voir, écouter, jouer les passeurs »

Côté journalistes, après le succès des journaux de campagne présidentielle américaine, notamment chez Libération, la tendance est également à l’Europe. Parmi eux, Daniel Riot, directeur de la rédaction européenne de France 3 vient de lancer son blog-notes, intégrant coups de cœur, de projecteur et de gueule sur cette Europe qui se cherche encore une unité. Des « Rioteries », comme il se plaît à dire. L’exercice est simple : « Voir, écouter, tenter de comprendre et d’expliquer, jouer les passeurs, avec la prétention intrinsèque de tous les porteurs d’une carte de presse et avec l’humilité d’un adepte de ce journalisme transcendantal si peu praticable dont rêvait Maurice Clavel... » Car si les blogs séduisent autant le public et leurs auteurs c’est peut-être avant tout parce que la langue de bois n’y est pas pratiquée. Qu’à l’inverse des médias traditionnels, vous n’y entendrez pas que l’Europe n’intéresse pas, qu’elle est trop compliquée. Simplement parce que la tonalité choisie y est franche, vivante, voire romanesque,

Mémo : le phénomène Weblog et ce à quoi il répond

Véritable phénomène de société aux Etats-Unis, depuis leurs premiers balbutiements au début des années 1990, les blogs y ont atteint l’âge de maturité. C’est avec le Drudgereport, de Matt Drudge, qui lève l’affaire Monica et Clinton, que le « blogzine » (ni vraiment blog, ni vraiment magazine) connaît une de ses heures de gloire ( ?). Le 11/9 voit poindre une multitude de blogs d’Américains désireux d’amener leur contribution personnelle au débat et aux interrogations de toutes sortes. Parfois, les blogs ont une influence des plus surprenantes. Présentateur de l’émission 60 minutes sur CBS News, Dan Rather en a récemment fait les frais, obligé d’admettre sur pression grandissante des bloggers que son enquête sur le passé de George W. Bush comportait des erreurs. Autre victime, le président lui-même, accusé d’avoir caché un récepteur radio pendant son premier face à face télévisé de campagne avec John Kerry. « Les blogs marquent une forme d’aboutissement de la logique de mise en réseau des personnes via Internet, analyse Emily Turrettini. Plus globalement, ils sont le reflet d’une véritable civilisation de la personne, ou en tout cas d’un monde dans lequel tout un chacun peut très facilement s’exprimer - pour parler de sa vie, de ce qu’il lit ou voit, de ce qu’il aime et déteste - et être entendu. D’une certaine manière, les blogs marquent le début d’une ré-appropriation d’Internet par les individus. » Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Le bloggeur, sauf exception ne recherche pas l’isolement mais à faire entendre sa voix, vite et loin. A l’origine la fondation de cluetrain.com et du Manifeste des évidences, Chris Locke, Doc Searls, David Weinberger, confirment : « L’Internet permet des conversations entre êtres humains qui étaient tout simplement impossibles à l’ère des masse-média ». L’information s’infiltre de partout. « Les personnes qui utilisent la plateforme blogspirit, peuvent gratuitement blogger par l’envoi d’un simple mail ou via leur téléphone mobile, se félicite Philippe Pinault. Les informations collectées sur un blog ont une vitesse de propagation inouïe. Quant il faut en moyenne trois jours pour être référencé sur google, des annuaires spécialisés, comme technorati.com, vous avertissent à peine quelques heures après la publication d’une information ! »

En savoir plus :

L’ABC du Blog, par Emily Turrettini et Cyril Fievet. Et Pointblog, le magazine du "blogging".

Klogfr : yout, tout, tout vous saurez tout sur le blogging. Plus qu’un manuel, une véritable encyclopédie du blog.

Expatriés belges et irakiens, même combat !

rencontre.jpgQuelle différence y a-t-il entre un expatrié belge et irakien ? Aucune. Tous deux ont ceci en commun que voter ne leur est pas chose aisée, au point d’en faire des citoyens de seconde zone. Blague belge ? Non : triste réalité. Mais les choses évoluent. Première avancée, les Irakiens vivant hors de leur pays pourront exercer leur droit électoral lors du scrutin législatif de janvier. « Des bureaux de vote seront [même] installés dans les Etats accueillant une importante communauté irakienne, annonce Farid Ayar, porte-parole de la commission électorale irakienne. Raison de ce geste emprunt de noblesse, le souci de se conformer à un certain esprit démocratique. Motivation réelle présumée, le soutien pressenti des expatriés à une liste gouvernementale bien plus occidentalisée - tout du moins américanisée – que celles des autres parties en présence. Quant aux Belges, cela ne fait qu’un an qu’autorisation leur a été accordée de voter pour les élections fédérales. Forts de cette victoire, les 114 620 votants espèrent que ce droit – a priori fondamental – leur soit octroyé à l’occasion des prochaines élections régionales et européennes. Les sénateurs MR Christine Defraigne et François Roelants du Vivier, rejoints par l’ensemble de la classe politique nationale, s’y emploient en tout cas, soulignant qu’il « s'agit d'un dossier prioritaire pour nous ». Seule véritable embûche,
des divergences de fond quant aux modalités d'application de ce projet de réforme, le parti socialiste demandant à ce que soit à cet effet créée une circonscription électorale particulière, ce que refuse le MR, au titre que « les élus doivent représenter tous les Belges et pas seulement une catégorie d'entre eux. »

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